Le château de Cirey au XVIIIème siècle

Voltaire et la Marquise du Châtelet au Château de Cirey


Voltaire

et la Marquise du Châtelet au Château de Cirey


Au XVIIIᵉ siècle, le château de Cirey connaît une période particulièrement marquante de son histoire. De 1734 à 1749, il devient le lieu de résidence et de travail de Voltaire et de Émilie du Châtelet. Durant ces quinze années, Cirey s’impose comme un espace de liberté, de création et de recherche intellectuelle, au cœur du siècle des Lumières.

Le Château de Cirey refuge de Voltaire

Illustration d’après un portrait de Voltaire
Illustration d'après des gravures de Voltaire et Emilie du Châlelet


De son vrai nom François-Marie Arouet, Voltaire naît officiellement le 21 novembre 1694 à Paris, bien qu’il affirme lui-même être né le 20 février de la même année.
Il est le fils de François Arouet, notaire, et de Marie-Marguerite Daumart, mariés le 7 juin 1683. De leur union naissent cinq enfants, dont seuls trois survivent.

Élevé par les jésuites, Voltaire reçoit une formation solide. Il y développe très tôt un goût prononcé pour la rhétorique, le théâtre et la littérature, tout en s’intéressant aux sciences. La mort prématurée de sa mère, le 13 juillet 1704, alors qu’il n’a que dix ans, marque profondément son enfance.

Il s’impose rapidement comme l’un des auteurs français les plus célèbres et comme le représentant le plus emblématique de la philosophie des Lumières.

Voltaire marque profondément le XVIIIᵉ siècle par son œuvre littéraire autant que par ses combats intellectuels et politiques. Ses prises de position lui valent une vie mouvementée : emprisonné à la Bastille, puis exilé en Angleterre, il découvre un pays qu’il apprécie tout particulièrement. De ce séjour forcé naissent, en 1734, les Lettres philosophiques, dans lesquelles il dresse une critique vive des institutions françaises au regard du modèle anglais. Cette publication lui vaut d’être à nouveau menacé d’emprisonnement.


Il trouve alors refuge auprès de son amie et maîtresse, la marquise du Châtelet, qui l’accueille dans son château de Cirey. Voltaire y réside de 1734 à 1749, année de la mort d’Émilie du Châtelet. Cirey devient pour lui un lieu de liberté, de travail et de création, où s’épanouit une collaboration intellectuelle et scientifique exceptionnelle.

Si le château de Ferney est aujourd’hui largement associé aux dernières années de la vie de Voltaire, le château de Cirey abrita, quant à lui, l’une des plus grandes aventures amoureuses et intellectuelles du XVIIIᵉ siècle.


Emilie du Châtelet une figure majeure des Lumières

Née à Paris en 1706, Émilie du Châtelet est la fille de Louis Nicolas Le Tonnelier, baron de Breteuil, officier de la Maison du Roi sous Louis XIV, introducteur des ambassadeurs, et de Gabrielle Anne de Froulay.

Fait très rare pour une jeune femme de son époque, Émilie reçoit une éducation d’une grande qualité. Très tôt, elle manifeste une curiosité intellectuelle exceptionnelle et un goût marqué pour les arts et les sciences.


Passionnée de physique, d’astronomie et de mathématiques, elle acquiert une véritable expertise scientifique, qui lui permet de s’imposer dans un milieu alors presque exclusivement masculin. Parallèlement, elle s’intéresse à la danse, au théâtre et au chant. Dotée d’une intelligence remarquable, Émilie de Breteuil parvient à se faire reconnaître et à être acceptée par les savants de son temps.


En 1725, elle épouse le marquis Florent Claude du Châtelet et s’installe à Semur-en-Auxois, où son époux est gouverneur. Elle revient ensuite vivre à Paris, où elle fait la rencontre déterminante de Voltaire. Ensemble, ils choisissent de s’installer au château de Cirey, propriété de la famille du Châtelet, qui devient le cadre privilégié de leur collaboration intellectuelle et scientifique.


Aujourd’hui, Émilie du Châtelet est reconnue comme une figure majeure du siècle des Lumières. Son œuvre scientifique et philosophique est désormais étudiée dans les programmes scolaires, notamment au lycée, contribuant à une meilleure reconnaissance de son rôle essentiel dans l’histoire des sciences.

Illustration d’après un portrait de la Marquise du Châtelet
Illustration d’après une gravure ancienne représentant Voltaire et La Marquise du Châtelet

Voltaire et Emilie du Châtelet transforment le Château de Cirey

Voltaire et Emilie du Châtelet transforment

 le Château de Cirey

Tableau XVIIIème du Château de Cirey en Haute-Marne présentant la galerie constriute par Voltaire
Théâtre de Voltaire au Château de Cirey, Haute-Marne

Lorsque Voltaire arrive à Cirey en 1734, le château n’est pas en très bon état. Propriété de la famille du Châtelet, il est alors peu entretenu, le marquis Florent Claude du Châtelet, l'époux d'Emilie étant très peu présent à Cirey. Militaire de carrière, il est commandeur à Semur-en-Auxois, où il exerce ses fonctions, et séjourne rarement sur cette propriété. Les témoignages évoquent un château mal ientretenu, où le vent s’engouffre de toutes parts.


À son arrivée, Voltaire juge le château trop exigu et insuffisamment adapté à ses projets. À ses frais, il entreprend d’importants travaux de restauration et d’agrandissement. Il fait construire une aile supplémentaire, aujourd’hui appelée la galerie, afin d’y installer ses appartements. Il fait également sculpter une porte dédiée aux arts et aux sciences, emblématique de l’esprit intellectuel qui anime alors Cirey. Cette aile et cette porte monumentale peuvent encore être visitées aujourd’hui.


À l’extérieur, Voltaire et Émilie du Châtelet s’investissent dans l’aménagement des jardins. Terrasses, longues allées, bosquets de tilleuls et plantations structurent progressivement le parc. Ces travaux donnent lieu à de nombreuses discussions et désaccords entre eux, témoignant de leur fort investissement personnel dans la transformation du domaine.


À l’intérieur du château, Voltaire aménage un cabinet scientifique et commande des instruments auprès de l’abbé Jean-Antoine Nollet, grand spécialiste de la physique expérimentale au XVIIIᵉ siècle.


Pour nourrir sa passion du théâtre, Voltaire fait également installer un petite salle de spectacle, dissimulée sous les combles. Ce théâtre est encore visible aujourd’hui et conserve trois décors d’époque, témoins directs du séjour de Voltaire à Cirey.

Le théâtre occupe une place essentielle dans la vie à Cirey. Les répétitions y sont fréquentes et les représentations donnent lieu à une véritable mise en scène : les participants se costument et se fardent, à la manière des grands théâtres parisiens. Les œuvres de Voltaire y sont jouées, mais le théâtre ne se limite pas à son répertoire. Émilie du Châtelet, dont l’éducation comprenait l’apprentissage du chant, y interprète également des airs d’opéra.

Les travaux intellectuels menés au Château de Cirey

De 1734 à 1749, le séjour de Voltaire et d’Émilie du Châtelet à Cirey correspond à une période d’activité intellectuelle particulièrement soutenue, associant écriture, lectures et échanges scientifiques. Voltaire consacre alors une part importante de son énergie à la diffusion de la science newtonienne en France, tandis qu’Émilie du Châtelet mène des travaux scientifiques et philosophiques de premier plan.

Les écrits de Voltaire au Château de Cirey

Illustration d’après une gravure ancienne de la pièce de théâtre de Voltaire


À Cirey, Voltaire poursuit une production littéraire intense. Il y écrit notamment Le Mondain, le Discours en vers sur l’homme, les comédies Le Comte de Boursoufle et L’Enfant prodigue, ainsi que les tragédies Alzire, Mahomet et Mérope.

Cirey est aussi un lieu important pour son intérêt pour les sciences. Dans les années 1730–1740, Voltaire travaille à rendre la physique newtonienne plus accessible au public cultivé. Il publie en particulier les Éléments de la philosophie de Newton (1738), un ouvrage de vulgarisation consacré notamment à la lumière et à la gravitation, rédigé en étroite relation avec ses échanges avec Émilie du Châtelet.

Il est rapporté qu’Émilie du Châtelet découvre Newton grâce à Voltaire ; en tout cas, les sources académiques soulignent que son intérêt pour un texte sur la physique newtonienne se développe précisément au moment où Voltaire travaille à ses Éléments, à partir de 1736.

Enfin, à Cirey, Voltaire s’implique concrètement dans la pratique de la physique expérimentale, notamment à travers l’installation et l’équipement du cabinet de physique, avec les instruments fournis par l’abbé Nollet.

La traduction de Newton par Émilie du Châtelet

La traduction de Newton

 par Émilie du Châtelet

À Cirey, Émilie du Châtelet entreprend la traduction en français, à partir du latin, des Principia Mathematica d’Isaac Newton, ouvrage fondamental de la physique moderne exposant notamment les lois du mouvement et la théorie de la gravitation universelle.

Ce travail débute vers 1745 et occupe Émilie du Châtelet jusqu’à la fin de sa vie, en 1749. La traduction ne se limite pas à un simple passage du latin au français : elle est accompagnée d’un important appareil de commentaires et d’explications mathématiques destinés à rendre compréhensibles des concepts complexes alors peu diffusés en France.

Après la mort d’Émilie du Châtelet, le manuscrit est confié à des savants de son entourage. Une première publication partielle intervient en 1756, sous la direction du mathématicien Clairaut, avec une préface de Voltaire. L’édition complète est publiée en 1759, sous le titre Principes mathématiques de la philosophie naturelle, traduits en français par Madame la marquise du Châtelet.

Cette traduction demeure aujourd’hui la version française de référence des Principia de Newton et constitue l’un des apports majeurs d’Émilie du Châtelet à l’histoire des sciences. Elle fait du château de Cirey un lieu central de la diffusion de la pensée newtonienne en France au XVIIIᵉ siècle.


Page de titre des Principes mathématiques de la philosophie naturelle d’Émilie du Châtelet

Madame du Châtelet  :  Discours sur le bonheur

Page du Discours sur le bonheur d’Émilie du Châtelet

 

Rédigé entre 1744 et 1746, le Discours sur le bonheur est un texte philosophique personnel d’Émilie du Châtelet, écrit au château de Cirey. Contrairement à ses travaux scientifiques, ce texte n’était pas destiné à la publication et n’a été diffusé qu’après sa mort.

Dans cet écrit, Émilie du Châtelet s’interroge sur les conditions du bonheur humain. Elle y aborde des thèmes tels que la recherche du plaisir, l’usage de la raison, le rôle des passions, l’importance du travail intellectuel et la liberté de pensée. Elle affirme notamment que le bonheur repose sur la connaissance, l’exercice de l’esprit et l’indépendance intérieure.

Le Discours sur le bonheur se distingue par son ton direct et accessible. Émilie du Châtelet y adopte une écriture claire, parfois vive, qui rend le texte particulièrement agréable à lire. Il offre un témoignage rare de la pensée philosophique d’une femme au XVIIIᵉ siècle, à une époque où ce type de réflexion est presque exclusivement dominé par des auteurs masculins.

Publié de manière posthume en 1779, ce texte révèle une autre facette d’Émilie du Châtelet : au-delà de la scientifique reconnue, il met en lumière une philosophe attentive aux questions existentielles et à la condition humaine. Par la modernité de ses réflexions, le Discours sur le bonheur demeure aujourd’hui encore un texte souvent lu et commenté, dont les idées conservent une réelle actualité.


La mort tragique d'Emilie du Châtelet

La mort tragique

d'Emilie du Châtelet

Si la passion amoureuse cède peu à peu la place à une profonde amitié, Voltaire et Émilie du Châtelet ne se quittent pourtant jamais. À l’âge de quarante-deux ans, Émilie tombe enceinte de son dernier amant, le poète Jean-François de Saint-Lambert. Elle meurt des suites de son accouchement en 1749.

In extremis, elle parvient à achever la traduction du traité de Newton et à l’envoyer à la Bibliothèque du Roi. Voltaire se charge ensuite d’en assurer la publication. Profondément affecté par cette disparition, il quitte alors le château de Cirey, qu’il qualifiait de « paradis terrestre ».

La petite Adélaïde, née de l’union d’Émilie du Châtelet et de Saint-Lambert, est reconnue par le marquis du Châtelet. Malgré cela, elle meurt en 1751, encore enfant, dans les bras de sa nourrice.


Illustration d'après un portait du Marquis de Saint Lambert

La triste fin de la famille du Châtelet

La triste fin de

 la famille du Châtelet

Illustration d'après un portait du Duc du Châtelet


Après le décès d’Emilie du Châtelet en 1749, son époux le Marquis assure avec soin l’entretien du château. Lorsqu’il décède à son tour en 1765, c’est leur fils, Louis-Marie-Florent, Duc du Châtelet, qui devient maître de Cirey.


Le Duc du Châtelet épouse en 1752 Diane Adélaïde de Rochechouart. Ils n’ont pas d’enfant, mais son épouse et lui-même entretiennent une relation quasi-filiale avec leur nièce Diane Adélaïde de Damas, fille de la sœur de la Duchesse, qu’ils désignent comme héritière de Cirey.

La révolution précipite les événements. Le Duc et la Duchesse du Châtelet sont guillotinés en 1794.


Diane Adélaïde de Damas qui est devenue par son mariage Comtesse de Simiane hérite plutôt que prévue de Cirey. Mais la propriété est déclarée comme bien national et est vendue en lots.

Commence alors le combat d'Adélaïde de Simiane pour reprendre Cirey.

Madame de Graffigny témoin précieux de la vie à Cirey

Françoise d’Issembourg du Buisson d’Happoncourt, épouse de Graffigny, naît à Nancy en 1695 et meurt à Paris en 1758. Autrice du célèbre roman Lettres d’une Péruvienne, publié en 1747, elle s’impose comme l’une des femmes de lettres les plus influentes du XVIIIᵉ siècle.

Amie de Voltaire, elle effectue de longs séjours au château de Cirey entre 1738 et 1739, invitée par le philosophe et la marquise du Châtelet. Si ce séjour se termine de manière conflictuelle, il laisse une trace exceptionnelle : Madame de Graffigny consigne presque quotidiennement, dans une abondante correspondance, la vie à Cirey. Elle y décrit avec une grande précision les occupants du château, la décoration intérieure, l’activité théâtrale, les instruments scientifiques et le quotidien de ce haut lieu des Lumières.

Ce témoignage, riche en observations et en anecdotes, constitue aujourd’hui une source précieuse pour la connaissance du château et de la vie intellectuelle qui s’y déployait. Il permet de restituer Cirey au plus près de sa réalité historique.

Longtemps oubliée, comme Emilie, notamment au XIXᵉ et au XXᵉ siècle, Madame de Graffigny connaît aujourd’hui une véritable redécouverte. En 2026, Lettres d’une Péruvienne entre au programme de la section

« Littérature d’idées » de l’épreuve anticipée du baccalauréat de français — une raison supplémentaire de (re)découvrir le château de Cirey, où elle séjourna.

Illustration d'après un portrait de Madame de Graffigny